• Les bonnes idées du Medef pour remettre jeunes et vieux au travail


    Par Ivan du Roy <http://www.bastamag.net/auteur2.html>, Nadia Djabali
    <http://www.bastamag.net/auteur14.html> (15 novembre 2010) basta mag

     
    La réforme des retraites à peine digérée, une nouvelle offensive se
    prépare sur l'emploi des jeunes et des seniors. Le Medef vient de
    publier un rapport de l'Institut Montaigne qui liste 15 propositions
    pour en finir avec la « rigidité inadaptée » des CDI ou du droit du
    travail. Un rapport qui passe sous silence la question cruciale de la
    répartition des richesses. Selon le think tank d'inspiration
    néo-libérale, si les jeunes souffrent particulièrement du chômage et des
    inégalités, c'est la faute aux principes de solidarité mis en oeuvre
    après 1945. Décryptage.

    Le Conseil constitutionnel vient tout juste de rendre un avis favorable
    sur la loi allongeant l'âge de départ à la retraite, et le mouvement de
    révolte sociale s'est à peine attiédi, que le Medef repart
    tranquillement à l'assaut du « pacte de solidarité » hérité de 1945.
    L'organisation patronale a discrètement mis en ligne, le 26 octobre, un
    rapport de l'Institut Montaigne avançant « /15 propositions pour
    l'emploi des jeunes et des seniors/ ». L'Institut Montaigne ? C'est un
    laboratoire d'idées créé en 2000 par Claude Bébéar, ancien PDG d'Axa. Ce
    « think tank » se déclare « /dépourvu de toute attache partisane/ ».
    Mais il est financé par quatre-vingt grandes entreprises, parmi
    lesquelles Areva, Barclays, BNP-Paribas, Bolloré, Bouygues, Dassault,
    Ernst & Young, LVMH, Sanofi-Aventis, SFR, Total, Vinci, Veolia... Des
    structures absolument pas « partisanes » et qui se gardent bien
    d'exercer une quelconque influence sur les politiques et le sens de
    l'intérêt général.

    Que trouve-t-on dans ce rapport ? Le constat peut être globalement
    partagé. Le taux d'emploi des jeunes de moins de 25 ans et des plus de
    55 ans demeure, en France, désespérément bas. Les jeunes connaissent une
    précarité « /alarmante/ ». Près d'un sur cinq vit sous le seuil de
    pauvreté. Un sur trois décroche un premier job après plus de deux ans et
    demi d'interminables recherches. Les possibilités d'accès à la formation
    professionnelle pour les plus de 40 ans sont méconnues et très largement
    insuffisantes. Au cours d'une carrière, le « /plafond de verre/ » est
    quasiment incassable pour qui n'a pas eu la chance, ni les moyens,
    d'intégrer le système très français des grandes écoles. « /Le fossé
    générationnel s'est désormais creusé entre les « Baby-boomers », qui
    bénéficient d'une des retraites les plus longues du monde, et la
    « génération chômage » née dans les années 1980/ », assène l'Institut
    Montaigne. C'est indéniable.

    *Du passé faisons table rase*

    Mais qui est donc responsable de ce déprimant tableau ? Les grandes
    entreprises qui, d'un côté, recourent abusivement aux stages, et de
    l'autre se débarrassent de leurs salariés de plus de 55 ans à la moindre
    occasion ? Non. Les exonérations sociales et fiscales -- 172 milliards
    d'euros en 2010 ! -- dont les sociétés du CAC 40 usent et abusent sans
    créer d'emplois (et au détriment des PME qui, elles, ont créé des
    emplois malgré la crise) [1
    <http://www.bastamag.net/article1282.html#nb1>] ? Non plus. Les
    discriminations que subissent les jeunes, diplômés ou non, issus de
    nombreux quartiers populaires ? Pas du tout. La quasi absence de
    représentativité des nouvelles générations au sein des instances
    démocratiques nationales (seuls 4% des députés français ont moins de 40
    ans...) ? Aucunement.

    Le coupable, c'est le « pacte de solidarité » mis en oeuvre au sortir de
    la Seconde Guerre mondiale. À savoir : la Sécurité sociale, l'assurance
    chômage, la retraite par répartition, la semaine des 40h, la création du
    salaire minimum, une certaine forme de démocratie sociale... Tout cela
    ne doit pas être rénové, amélioré, rendu plus juste. Pour l'Institut
    Montaigne, ce pacte « /non seulement ne contribue plus à assurer la
    cohésion sociale mais il la menace. Dangereusement./ » Plusieurs
    obstacles hérités de cette époque révolue et entravant l'emploi doivent
    donc être levés. Et ils sont nombreux.

    *Transformer les CDI en CDD*

    Le sacro-saint CDI d'abord. Pour de nombreuses personnes, il est
    synonyme d'un minimum de stabilité et de garantie dans ce monde
    dérégulé. Un jeune qui décroche le sésame peut enfin se projeter au-delà
    de quelques mois, envisager de chercher un logement par exemple, ou
    rêver à quelques projets personnels. Pour l'Institut Montaigne, le CDI
    est au contraire synonyme de « /rigidité inadaptée/ ». Il est donc
    proposé de le rendre plus « flexible » (proposition n°9). En gros, d'en
    faire un CDD -- ce dernier serait supprimé -- sans la prime de
    précarité. Ce contrat plus flexible permettra aux employeurs de changer
    unilatéralement la nature du poste, les fonctions, la rémunération ou
    encore le temps de travail. L'entreprise pourrait ainsi congédier un
    salarié à l'issue d'une mission soi-disant indéterminée... Et ce, sans
    contrepartie financière.

    « /Actuellement, il n'est pas possible de rompre un CDI pour un motif
    autre qu'économique/ », déplore l'Institut. Qu'on le rassure, c'est tout
    à fait réalisable, encore faut-il payer les indemnités légales prévues
    par le Code du travail ou la Convention collective. Autant d'horreurs,
    aux yeux des auteurs du rapport, qui menacent la cohésion sociale : «
    /La France s'illustre par un droit du travail particulièrement
    contraignant, qui crée des effets de seuil sécurisant pour ceux qui sont
    du bon côté de la barrière/ ». Conclusion : faisons passer tout le monde
    du mauvais côté au nom de l'équité.

    Côté salaires, les experts de l'Institut Montaigne n'estiment pas «
    /qu'il serait juste de baisser le salaire fixe/ ». Ouf ! On est presque
    rassuré. Mais le répit est de courte durée : « /La hausse continue des
    salaires tout au long de la carrière professionnelle/ », à cause de
    l'ancienneté, est un frein à « /l'attractivité des seniors/ ». À défaut
    de baisser les salaires, comment ne pas les augmenter ? Très simple. Il
    est proposé de généraliser, pour « les postes de management », les
    rémunérations variables qui viendraient compléter un salaire fixe
    (proposition n°6). On appelle ça des primes individuelles, dont le
    fonctionnement est souvent discrétionnaire. Et on sait les conséquences
    néfastes que peuvent provoquer ces primes individualisées uniquement
    fixées en fonction d'objectifs quantitatifs, dans les centres d'appel
    par exemple : baisse de la qualité au profit de la quantité, ventes
    forcées ou abusives, mise en compétition permanente des équipes,
    soumission au supérieur hiérarchique, stress, mal-être... Généraliser ce
    système <http://www.bastamag.net/article543.html>, ça promet !

    *44 ans de cotisations*

    C'est loin d'être tout. L'institut demande la suppression pure et simple
    de l'âge légal de départ à la retraite (proposition n°14). Et
    l'allongement à 44 ans, d'ici 2020, de la durée de cotisation pour
    obtenir une retraite à taux plein (actuellement fixée à 41 ans à partir
    de 2012). Le rapport préconise également que le malus -- la décote -
    appliqué aux pensions des salariés qui n'auraient pas assez cotisé, soit
    alourdi, passant à 7% par an. Actuellement, la perte est de 1,25 % à
    2,5 % par année de cotisation manquante (ce qui en fait déjà l'une des
    décotes les plus fortes d'Europe). Bref, pour le laboratoire d'idées, «
    /choisir le moment de sortie de la vie professionnelle selon ses besoins
    et selon ses moyens/ », cela signifie travailler 44 ans en CDD permanent
    avec des salaires très variables.

    Car la retraite, comme les études, sont considérées comme des temps
    morts. Le think-tank suggère de développer « /l'employabilité tout au
    long de la vie/ ». Le travail en alternance et l'apprentissage doivent
    se généraliser dans l'enseignement secondaire et supérieur (propositions
    n°1 et 2). Histoire que les étudiants apprennent davantage de
    compétences utiles pour les actionnaires, plutôt que des savoirs pas
    vraiment rentables à court terme, et susceptibles d'aiguiser l'esprit
    critique.

    Les élèves apprentis seraient payés avec « de vrais salaires à temps
    partiel » sans que l'on sache ce qui, pour les chercheurs de l'institut,
    constitue un « vrai salaire » (un Smic ? Un salaire de directeur de
    l'Institut Montaigne ?). En parallèle, la taxe d'apprentissage payée par
    les entreprises doit être supprimée, mais l'État est invité à verser une
    allocation de 300 euros par mois pour compléter les « vrais salaires »
    des élèves apprentis. Ou comment transformer 2,2 millions d'étudiants en
    main-d'oeuvre à bas coût au nom de la lutte contre le chômage, et aux
    frais de l'État...

    *Les pesants silences de l'Institut Montaigne (et du Medef)*

    Les animateurs du laboratoire d'idées assurent utiliser une « /méthode
    d'analyse et de recherche rigoureuse et critique/ ». Pourtant, leurs
    recherches passent plusieurs faits sous silence. Si le « pacte de
    solidarité » qui a assuré la prospérité de la France pendant un
    demi-siècle s'est, selon eux, transformé en lourde menace, ce serait
    principalement à cause de la démographie : « /Tout le problème est ce
    que ce modèle se heurte aujourd'hui à une situation démographique
    radicalement différente de celle qui l'a vu naître/ », les « actifs » --
    41% de la population -- supportant « /la double charge des études et des
    retraites / ». Exit la question du partage des richesses.

    Selon la Commission européenne et l'Insee, la part des salaires dans la
    valeur ajoutée -- la richesse produite -- des entreprises a
    considérablement baissé en trente ans [2
    <http://www.bastamag.net/article1282.html#nb2>]. Cela signifie un niveau
    de salaire moyen qui reste bas (moins de 1.500 euros nets pour les
    ouvriers et les employés) et des dizaines de milliers d'emplois non
    créés, au profit d'une meilleure rémunération du capital. Si les
    augmentations de salaire liées à l'ancienneté constituent un frein, ce
    n'est aucunement le cas d'une hausse continue des dividendes versés aux
    actionnaires (196 milliards d'euros de dividendes en 2007, contre 40
    milliards en 1993). D'ailleurs, l'Institut Montaigne n'en parle pas.
    Dans les 110 pages du rapport, le mot « actionnaire » n'existe pas.

    Autre silence : les dispositifs d'exonérations fiscales dont bénéficient
    -- inégalement -- les entreprises. « /Au total, les dispositifs
    dérogatoires fiscaux et sociaux applicables aux entreprises, entendus au
    sens large, représentent plus de 172 milliards d'euros en 2010/ »,
    pointe le récent rapport du Conseil des prélèvements obligatoires. Soit
    dix-sept fois le déficit actuel des caisses de retraite ! Le nombre de
    ces dispositifs est passé de 44 en 2005 à 64 en 2010. Plusieurs d'entre
    eux sont censés avoir été mis en place pour favoriser, directement ou
    non, la création d'emploi. Étrangement, l'Institut Montaigne n'en tire
    aucun bilan.

    *Quand le travail se résume à l'employabilité*

    Plus étrange encore, plusieurs constats présents dans le rapport -- et
    essentiels pour expliquer la situation actuelle -- ne débouchent sur
    aucune proposition. L'institut déplore ainsi une certaine défiance des
    jeunes et des seniors à l'égard du travail. Les premiers n'en font pas
    leur priorité, les seconds font tout pour en sortir dès qu'ils en
    acquièrent le droit. « /La détérioration sensible des conditions de
    travail, le manque de reconnaissance et de considération, la perte d'une
    ambiance sereine et conviviale engendrée notamment par la course à la
    rentabilité et à la performance, le stress physique et psychologique,
    enfin de fortes incitations à cesser l'activité professionnelle
    expliquent pour l'essentiel ce phénomène de sortie prématurée du monde
    du travail/ », détaille le rapport. Puis, plus rien. Comme si
    l'apprentissage, des contrats de travail plus flexibles et une durée de
    cotisations plus longue allaient résoudre ce problème pourtant central.
    Aucune remise en cause du fonctionnement des entreprises. On ne mord pas
    la main qui vous nourrit.

    Pour les inspirateurs du Medef, cette aggravation du mal-être au travail
    est peut-être due, elle aussi, au « pacte de solidarité » de 1945. Ne
    serait-ce pas cette archaïque Sécurité sociale qui permet trop
    facilement aux salariés de se déclarer malade ou d'être victime d'un
    accident du travail, ce qui bloque indument un poste de travail ? Nous
    suggérons une 16ème proposition : supprimons la Sécurité sociale
    définitivement !

    Ivan du Roy et Nadia Djabali

    (via Mixel B.)


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